Les maux ont la parole
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Y'a bon Awards
Au sujet de l’antiracisme, le manichéisme a longtemps dominé : d’un côté, les méchants xénophobes, de l’autre, les vénérables combattants de la bêtise humaine. Début 2007, l’association Les Indivisibles est venue chahuter le débat en dénonçant les préjugés avec humour et dérision pour faire tomber le masque des discriminations ordinaires diluées dans le flux verbal de notre époque moraliste. En pleine organisation des Y’a bon Awards, Rokhaya Diallo et Noria Belgherri prouvent que le militantisme peut se pratiquer avec le sourire, sans perdre de son efficacité.
Les noirs savent mieux danser, tous les asiatiques mangent des nems, les juifs sont forts en business, tu viens d'où ? Ces petites phrases, on les a tous entendues… et parfois même prononcées. En réaction, Rokhaya Diallo et quelques amis se sont inspirés du premier article de la Constitution (la France est une République indivisible…) pour intituler leur association : « Le fait d’être noire m’a vallu d'être parfois associée à des questions sur mes origines auxquelles je ne me sentais pas liée. Un documentaire sur des femmes en Allemagne qui avait monté une association pour dire qu’on peut être à la fois noire et allemande m’avait fortement interpellé. En France, on possède de solides dispositifs antiracistes, mais personne ne pose concrètement ce genre de questions », souligne la jeune présidente du collectif.
Bamboula contre camembert ?
Pourquoi demande-t-on à des Français non blancs de s’intégrer dans leur propre pays ? Volubile et pertinent, ce collectif réagit et collectionne tribunes et interventions médiatiques dont un clash en novembre dernier sur Arte avec Eric Zemmour, sinistre réac' en chef télévisuel, sur des distinctions raciales que l'on pensait enfouies dans les greniers nauséabonds de l’Histoire française. Si Les Indivisibles ont choisi l'humour, c’est aussi pour court-circuiter l’antiracisme « classique » en brocardant des clichés à priori inoffensifs. Sans faire de chacun de nous un xénophobe qui sommeille, cette preuve par l’humour pose des questions parfois plus profondes que les dénonciations frontales. Noria, leur secrétaire générale, se défend cependant de tout angélisme : « Nous sommes réalistes. On réserve l'humour au grand public mais face aux élites nous sommes plus acerbes. On ne réagit pas avec légèreté à des phrases du type " La France tu l’aimes ou tu la quittes" ». Créés après des émeutes franciliennes et dans le sillage d’une élection où l’identité nationale fut un thème central (jusqu'à devenir un ministère), Les Indivisibles profitent du contexte actuel.
On refuse d’être défini par les autres ou réduit à une couleur de peau, une religion ou une façon de manger
Sans remettre en cause les associations historiques, ils rajeunissent le discours militant en se gardant de tomber dans un moralisme parfois contre-productif : « Nous sommes des Français lambda qui ont tous un boulot et sans ambition de carrière dans l’antiracisme. On essaye de dépassionner le débat.On interpelle les citoyens sur des petites phrases de leur quotidien. Cela peut paraître mineur face aux véritables violences racistes, mais insidieusement, mises bout à bout, cela révèle une idéologie assez dominante », précisent-elles. Elles n’oublient pas de regarder les nouveaux modes de diffusion, la seconde clef de leur turbulente visibilité : « Faute de moyens, nous avons tout de suite utilisé Internet, en créant un blog pour diffuser nos dessins animés car nous avions la chance d’avoir des amis qui savaient en faire. Cela nous a vite permis d’exister, d’interpeller les médias mais surtout de toucher un public jeune, pas forcément politisé ». Le blog est devenu un site très actif, leurs animations façon South Park valant bien des discours. En soulignant, entre autres exemples, que les mots « noir ou arabe » ne sont pas des insultes et qu’il n’est nul besoin d’utiliser leur traduction anglaise ou verlan. À côté de ces clips, interviews, tests et dossiers fustigent avec sagacité stéréotypes et publicités made in France, de Banania® à Oasis® sans oublier les funestes biscuits Bamboula®.

N’ayez pas peur du noir
Les Indivisibles surveillent particulièrement les médias : « Il existe une pensée médiatique élitiste qui perpétuant cette domination, maintient la divulgation des préjugés. La France garde cette image de représentation un peu folklorique qui a du mal à accepter que l'identité française évolue ». Quand on demande si certains non-blancs français ne tiennent pas, au contraire, à conserver leur singularité, Rokhaya et Noria dégainent illico un article de leur charte : « On ne dit pas qu’il faut être Français avant tout. On respecte ceux qui choisissent d'entretenir leur héritage et leurs racines mais on doit aussi respecter ceux qui n’y tiennent pas. On refuse simplement d’être défini par les autres ou réduit à une couleur de peau, une religion ou une façon de manger ». Cette vigilance à l’humour gradué se transforme en médailles au mois de mars à Paris avec les Y’a bon Awards qui décernent des récompenses aux pires déclarations du PAF, de la politique, de l’air du temps et dont la conférence de presse se tient symboliquement à l’Assemblée Nationale. Animé par des trublions du « Jamel Comedy Club » ou la comédienne Aïssa Maïga, ce pastiche de cérémonies promet son lot de casseroles multicolores et invite les lauréats à faire preuve d’autocritique : « On ne dénonce pas, on souligne. On montre qu’il faut faire attention, bien choisir ses mots parce qu’ils peuvent blesser ou stigmatiser. Qu’il faut réfléchir à pourquoi on dit certaines choses »… et ensuite, pourquoi pas en rire ! /
texte ¬ Ludovic Deleu
photo ¬ Julie CC / Studio 74 & individéo © rock artwork animations
❥ à surveiller : Les Y’a bon Awards, le 17.03 au Centre Barbara à Paris (xviiie)
❥ à découvrir : www.lesindivisibles.fr
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