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Stéphanie Molinéro : Les Publics du Rap

On a tous en tête l'image du parfait B-Boy, en survêt et baskets, le portable qui crépite. Difficile de ne pas céder aux clichés quand on parle d'aficionados de rap. Pourtant, il suffisait d’assister aux concerts de NTM, l'année dernière, pour ravaler ses préjugés. Le public n'avait plus grandchose à voir avec la tournée de Paris sous les bombes. Les casquettes étaient nettement plus clairsemées, les CRS tapaient presque la causette. Le rap serait-il plus fédérateur qu'on le pense ? Pour le savoir, nous avons passé le mic' à Stéphanie Molinero, une sociologue spécialiste de du rap français. Son dernier ouvrage, passionnant, cherche justement à cerner qui sont ces Publics du rap.

LM. Pourquoi vous êtes-vous intéressée au rap et à ses publics ?
SM. Je connaissais un grand nombre de personnes qui écoutaient du rap alors qu'elles étaient d'origines géographique, sociale et culturelle très diverses. J’ai donc voulu en savoir plus, comprendre comment se structurait ce public. Si l'on trouve des ouvrages sur l’histoire du rap, des biographies de ses figures marquantes, il y avait un manque sur cette question des auditeurs. Et puis, j’aimais suffisamment cette musique pour l’étudier durant de longues années.

LM. Entrons dans le vif du sujet, peut-on dresser le profil type de l’auditeur de rap ?
SM. Non. C’est d’ailleurs tout le propos de mon ouvrage. Certaines statistiques de 1997 montrent que le public du rap est sur-représenté parmi les jeunes, les moins diplômés, les employés et les ouvriers. Aujourd'hui, le portrait-type est nettement plus flou. Entre 1997 et 2003, le public s'élargit, avec une nette évolution vers des classes d’âge supérieures et vers les femmes. Mais en proportion, la multiplication est plus importante chez les 25-30 ans.

LM. Quels sont donc les différents publics du rap ?
SM. Je distingue quatre grandes catégories: les consommateurs, le grand public, les amateurs et enfin ce que j’appelle « le public branché. » Les consommateurs rassemblent des jeunes, plutôt issus des classes populaires. Ils ont une fréquence d'écoute assez importante et un réel attachement au rap. Mais ce rapport à la musique est largement conditionné par les médias de masse spécialisés comme Skyrock ou MTV Base. Le grand public, quant à lui, s’intéresse surtout aux artistes reconnus au-delà de la seule sphère du rap, comme ceux mis en avant par des médias plus généralistes (NRJ ou M6, ndlr). Dans cette deuxième catégorie, le rapport est plus distant, on retrouve une plus grande hétérogénéité en termes d’âges et d’origine sociale.

LM. C'est aussi le cas des deux dernières catégories ?
SM. Les amateurs sont également très hétérogènes, mais leur fréquence d'écoute et leur somme de connaissances sont plus importantes. Ils se définissent comme des gens « calés en rap ». Le public branché quant à lui bénéficie d’une position sociale nettement plus privilégiée. Il s'intéresse à des artistes qui ne parlent pas trop de la rue. Il y a ici une forme de distinction sociale et esthétique qui revient à dire « moi, j’écoute ce qui est musicalement très innovant et marginal ».

LM. En parlant de « distinction », peuton être issu d’une classe sociale élevée de la société et aimer sincèrement le rap ?
SM. Bourdieu* nous dit que non. Il expliquait que les gens aisés qui déclarent apprécier le rap souhaitent montrer leur ouverture d’esprit en manifestant un intérêt pour ce qui dérange. Ils se mentiraient à eux-mêmes par stratégie de distinction sociale. Je remets en cause une partie de cette théorie. Si je ne l’avais pas fait d’ailleurs, je n'aurais pas fait d'étude. On en serait resté à : le rap est une musique populaire, qui s’adresse aux classes populaires.

"Les valeurs véhiculées par le rap sont multiples et contradictoires"

LM. Quels artistes situez-vous dans vos 4 grandes catégories ?
SM. Pour illustrer les goûts des consommateurs, je retiendrais Rohff, Booba, 113, Fonky Family… Le grand public se tournera plus volontiers vers les têtes d’affiche comme Diam's, Solaar, IAM, Oxmo Puccino ou NTM. Ces derniers font le lien avec les amateurs de rap qui apprécient les Sages Poètes de la rue, les X Men, Fabe, La Rumeur, Assassin. Enfin, le public branché préfère des groupes comme Triptik, TTC, Svinkels ou La Caution...

LM. Y a-t-il une particularité dans le rap français ?
SM. Oui évidemment, par le traitement de la langue française. Une forme de tradition chansonnière, du maniement des mots. Beaucoup d'ailleurs se réfèrent à Aznavour, Brassens, Brel…

LM. Il est aussi parfois considéré comme particulièrement politique…
SM. C’est discutable. Pensez-vous avoir vraiment accès au rap américain le plus politique ? D’ailleurs, les NTM et IAM ne tiennent plus vraiment le haut de l’affiche en ce moment. À part la Rumeur ou Kenny Arkana, il y a peu de groupes à succès qui tiennent un discours politique… La spécificité du rap français, j’irais plutôt la chercher dans sa faculté à puiser dans des registres musicaux, des traditions musicales maghrébines, africaines, finalement pas si éloignées de la France.

LM. Quelles sont les principales valeursvéhiculées par le rap ?
SM. Elles sont multiples. On peut retrouver les valeurs originelles du hip-hop soutenues par Afrika Bambaataa comme l’entraide, la solidarité, le combat face à l’adversité et, en même temps, des valeurs qui leur sont complètement contradictoires. Une analyse des textes du rap montre que les thématiques peuvent être traitées de manière radicalement opposée. Par exemple, le rapport à l’argent, tantôt présenté comme le diable sur terre, tantôt valorisé, flatté. Le rapport au quartier, à l'éducation, aux femmes ou à la religion est tout aussi ambivalent. Mais c'est aussi pour ça que le public est hétérogène. Chacun peut y puiser selon ses propres repères.

LM. Comment expliquez-vous ce caractère si contradictoire ?
SM. On souhaite probablement mettre en avant des aspects de sa personne ou de son histoire souvent dévalorisés. En réaction, on en rajoutera dans son amour pour son quartier par exemple. Ne pas l’aimer du tout reviendrait à mépriser ses propres origines et à ne pas complètement s’aimer soi-même. /

 

Propos recueillis par ¬ Hakima Lounas et Nicolas Pattou
Photos ¬ DR

* Interview de Pierre Bourdieu, citée in Lahire Bernard, La Culture des individus, Paris,
La Découverte, 2004, p.254-255.

 

Les publics du rap, enquête sociologique (éd. L’Harmattan), Stéphanie Molinero, 352 pages, 32,50€

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