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Le Buzz de Big Apple : Abeilles Clandestines à New York

Newyork, copryright Eric Tourneret

Confrontée à une crise sans précédent, New York se cherche une nouvelle identité. De plus en plus de citoyens l’ont trouvée dans la verdure des potagers suspendus et autres jardins communautaires où butinent des milliers d’abeilles, en toute illégalité.

New York, juillet 2009. David Graves, la soixantaine avenante sous une tignasse de cheveux gris, traverse une rue de Soho, un enfumoir sous le bras. Il s’engouffre dans l’ascenseur d’un immeuble, puis dans l’escalier qui mène aux toits, gravit une échelle fixée au mur, et franchit sur une barre de fer le passage acrobatique qui mène au sommet de l’immeuble. Une ruche l’attend là, en plein cœur de la ville. David en possède une quinzaine à New York. Il vend sur le marché bio d’Union Square un miel estampillé « New York City Rooftop Honey » (miel des toits de New York). Un hurluberlu dans la ville ? Peut-être… Mais David n’est pas le seul apiculteur à New York, ni le seul tenant d’un nouvel art de vivre qui fait de plus en plus d’émules.

Du « consuming happiness » au « less is more »

L’Amérique s’est aujourd’hui choisi un président qui incarne une immense attente de changement. Mais, comme le reste du pays, New York est encore hébétée par ces années de gabegie financière qui ont fait le terreau de la crise. Tout un mode de vie, qui avait fini par prendre force de dogme, le « consuming happiness » (le bonheur est dans la consommation), a perdu de sa crédibilité, et les excès passés mènent désormais une partie de l’opinion vers le « less is more » (moins pour mieux). Symbole du capitalisme à l’américaine, New York semble la première touchée. Les programmes immobiliers de luxe se figent, les chantiers abandonnés ont vu fleurir des jardins communautaires, parfois minuscules, parfois immenses, à l’échelle des immeubles qui les cernent. Une chose est certaine, la Grosse Pomme semble reprendre de l’humanité, et reste plus que jamais fidèle à son image de ville avant-gardiste. Des « poches de résistance » naissent, qui prennent des formes diverses. Celle qui nous intéresse défend une multitude bourdonnante, à l’image de la ville. Mais ces essaims-là n’y ont officiellement pas droit de cité.

 

L’éléphant, le jaguar et l’abeille, non grata à New York

Un arrêté de 1999 interdit la possession de tout animal sauvage à New York. On peut concevoir que la ville se passe fort bien des jaguars, fennecs, éléphants, ou autres espèces répertoriées dans l’article 161.01. Mais les abeilles ? New York est la seule cité importante des États-Unis ayant fait de l’apiculture un délit. Un seul appel au 311 - la ligne réservée aux plaintes- expose les amateurs à 2000 $ d’amende… Malgré tout, depuis une dizaine d’années, nombre de ses habitants entretiennent des ruches anonymes sur les toits de leurs immeubles, dans les jardins communautaires et les potagers suspendus. Leur miel se négocie d’ailleurs 30 $ les 500 grammes sur les marchés. Car, et c’est là un paradoxe éloquent, l’abeille des villes se porte beaucoup mieux que sa cousine des champs et produit un miel de grande qualité (en France comme aux Etats-Unis, en seulement 20 ans, un quart des colonies américaines a disparu). Rien de tel à New York, puisque les abeilles prospèrent et trouvent une abondance de fleurs dans des jardins publics ou privés infiniment moins traités que les cultures en plein champ.

Dérivatif pour bo-bo ou mouvement de fond ?

Selon Adam Johnson, avocat associé dans un cabinet new-yorkais, qui possède quatre ruches dans un jardin communautaire de Manhattan, « l’association des apiculteurs de New York regroupe une centaine de ruches. Si l’on y ajoute les gens d’origines mexicaine et portoricaine qui ont des racines rurales et les jeunes, les chiffres peuvent s’envoler à 500 ruches». Eddie Diaz, autre apiculteur, estime qu’il y a près de 1000 ruches à New York. Nul ne connaît les chiffres exacts, personne n’ayant intérêt à se faire de la pub… « C’est encore underground, souligne Eddie. Mais nous prenons très au sérieux la révolution actuelle. Plein de jeunes se lancent dans des projets alternatifs d’agriculture bio dans la ville. Je travaille dans un restaurant biologique qui produit près de la moitié de ses légumes dans trois jardins suspendus».
L’apiculture urbaine représente une part importante d’un mouvement qui promeut l’autonomie alimentaire. À New York, l’association « Just Foods » porte le flambeau et soutient le développement de fermes communautaires. Or ces fermes ont besoin des abeilles pour polliniser leur production. Sans elles, il n’y aurait ni fruits ni légumes. Just Foods s’est donc rapproché des apiculteurs clandestins pour œuvrer à la légalisation de leur pratique. Une campagne de sensibilisation du public a été lancée sur Facebook et Twitter, et par des événements comme la semaine de la pollinisation en juin dernier, inaugurée par un bal masqué sur le thème de l’abeille. Les supporters des mouches à miel se sont grimés comme savent le faire les New Yorkais, salués par une galerie de portraits dans le New York Times. Pendant que les badauds se délectaient de travers de porc grillés au miel, hot-dogs avec de la moutarde au miel, hamburgers à la sauce au miel et autres délices.

Texte : Sylla de Saint Pierre
Photos : Eric Tourneret

Le livre « Cueilleurs de miel » de Sylla de Saint Pierre et Eric Tourneret paraîtra chez Rustica en novembre prochain.
 

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