Turquie-Arménie : La Réconciliation En Marche
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L’assassinat du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, en 2007, a déclenché un électrochoc à travers la Turquie. Depuis deux ans, le rapprochement avec l’Arménie est en marche, malgré la résistance des nationalistes. Dans le sillage d’une société civile en quête de paix, les deux états ont entamé un dialogue qui pourrait déboucher sur une réouverture de la frontière dès la fin de l’année. Et ouvrir la voie à une réconciliation.
Le 14 octobre, le stade de Bursa, dans l’Ouest de la Turquie, sera le théâtre d’un match de football pas comme les autres. Les équipes de Turquie et d’Arménie, deux nations en froid depuis près d’un siècle, s’affronteront pour la qualification à la coupe du monde 2010. Dans la tribune officielle, les deux chefs d’état prendront place une nouvelle fois côte à côte : le Turc Abdullah Gül et l’Arménien Serge Sarkissian. Grâce à « la diplomatie du football », l’heure est désormais au dialogue entre les ennemis d’hier. Avec ce rapprochement, c’est une partie du rêve de Hrant Dink qui se concrétise. Ce journaliste turc d’origine arménienne, courageux rédacteur en chef de l’hebdomadaire « Agos » (« le sillon » en arménien), était l’infatigable porte-voix de la communauté arménienne d’Istanbul et d’Anatolie, forte d’environ 50 000 personnes. Dans ses articles, il dénonçait sans relâche les vieux réflexes nationalistes de son pays, la Turquie. Des prises de position qui lui ont coûté la vie. En janvier 2007,Hrant Dink est abattu de trois balles par un jeune nationaliste fanatisé de 17 ans, Ogun Samast. Mais en faisant taire l’apôtre de la paix, les commanditaires de ce meurtre, qui échappent toujours à la justice, ont manqué leur cible. L’image du corps massif de Dink, étalé sur le trottoir face contre terre et recouvert d’un drap blanc, a provoqué un choc fondateur dans le pays. Le jour de ses funérailles, 100 000 personnes défilèrent dans les rues d’Istanbul, en scandant « Nous sommes tous Arméniens ! Nous sommes tous Hrant ». Inimaginable dans un pays où le mot « Arménien » constitue encore une insulte et où le génocide de près d’un million d’Arméniens ottomans, pendant la première guerre mondiale, demeure un tabou.
Presque trois ans après sa mort, la mobilisation ne faiblit pas. La jeunesse d'Istanbul, bouleversée par ce drame, perpétue le combat de Dink, son portrait épinglé sur la poitrine. Le jour anniversaire du drame, le 19 janvier, mais aussi à chacune des audiences du procès des assassins, elle manifeste aux côtés de la famille. Même les milieux artistiques turcs ont emboîté le pas. De la diva Sezen Aksu à l’écrivain Yashar Kemal, en passant par le prix Nobel de Littérature Orhan Pamuk, ils sont nombreux à s’être engagés pour l’ouverture du dialogue avec l’Arménie. La Saison culturelle turque et ses 400 événements culturels organisés en France jusqu’en mars 2010, donne aussi à voir quelques facettes de cette Turquie ouverte et démocrate. L’exposition itinérante du photographe Atilla Durak*, portraitiste de la « diversité culturelle » n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Une pétition pour demander pardon. Quatre intellectuels de renom, parmi les plus proches amis de Dink, ont encore franchi une étape en lançant, en début d’année, une pétition qui écorne le tabou du génocide. Pour la première fois, des Turcs apposent leur signature au bas d’un texte intitulé : « Je demande pardon ». « Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et qu’on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes soeurs et frères arméniens et je leur demande pardon ». Cet appel aux consciences citoyennes a recueilli, en quelques jours, plus de 30 000 signatures. Certains objectent qu’il n’y a aucune raison de demander pardon. D’autres que le mot génocide est éludé, au profit de l’expression Grande catastrophe, employée à l’époque par les Arméniens. Mais un pas a été fait vers la reconnaissance du crime.
L’espoir fait vivre Malgré lui, le gouvernement turc a été entraîné par cet élan démocratique. Après des négociations tenues secrètes, le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu a annoncé qu’une solution diplomatique avait été trouvée avec l’Arménie. Les deux voisins devraient signer ce mois-ci, un accord de reconnaissance mutuelle et installerdes ambassades. Mais surtout, la frontière commune, bouclée par la Turquie depuis 1993, pourrait rouvrir « aux alentours du nouvel an », a déclaré le chef de la diplomatie d’Ankara. Entre Kars, côté turc, et Gyumri, en Arménie, deux villes jumelles séparées de 50 km, les ponts sont coupés depuis 16 ans. De part et d’autre de la ligne de barbelés, hérissée de miradors, l’espoir est immense. /
texte ¬ Guillaume Perrier
photos ¬ Marc Melki

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