Les Pays-Bas déménagent sur l'eau
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Particulièrement vulnérables à la montée des eaux, les Pays-Bas commencent à anticiper les changements climatiques. Plutôt que de la combattre, autant apprivoiser cette eau avec laquelle les Néerlandais entretiennent des liens séculaires. Une révolution des mentalités symbolisée par l’apparition des premières maisons flottantes. Rencontre avec la famille Boersma, qui vit sur les flots depuis peu.
Du fond de la cuisine, Rudmer, 8 ans, prend son élan. Il passe en trombe devant le réfrigérateur, franchit la vaste baie vitrée, déboule sur la terrasse et plonge dans l’eau en éclatant de rire. Sa voisine Janna l’a rejoint en nageant depuis chez elle. Tous deux remontent sur la terrasse par l’échelle de bateau accrochée non loin des canapés du salon. Sous l’oeil amusé de ses parents Pétra et Germ, Rudmer replonge aussitôt, jamais lassé par ce jardin d’eau sur lequel flotte leur nouvelle maison.
Des résidences flottantes au design d’avant-garde. Avec ses 170 m2 et ses trois étages, la maison flottante de la famille Boersma, à Leeuwarden dans le nord des Pays-Bas, n’a plus rien à voir avec les barges, péniches et autres houseboats aménagés en lieux de vie le long des canaux d’Amsterdam, et contraints à une certaine platitude pour des raisons de stabilité. Désormais, la hauteur des bâtiments flottants fait toute la différence. Les Depuis 10 ans, pas moins d'une cinquantaine de projets résidentiels flottants sont à l'étude. Certains regroupent déjà plusieurs maisons, comme celui de la rue Skutesan, à Leeuwarden, où vit la famille Boersma. Néerlandais voient fleurir ça et là de véritables villas sur l’eau, et, plus encore, des projets entiers d’urbanisme résidentiel flottant au design avantgardiste. Johan Sijtsma est l’architecte des sept demeures de standing qui composent le quartier flottant où vivent Pétra, Germ et Rudmer. « Avec les nouvelles techniques de flottaison mises au point par les entreprises de construction, la stabilité d’un bâtiment de trois étages est quasiment parfaite, raconte-t-il. Le vent peut souffler jusqu’à force 10 sans que l’on sente la maison bouger ! Seul inconvénient : vous devez vous passer de billard. Si vous ne sentez rien, il est vrai que les boules, quant à elles, vont réagir à la moindre inclinaison… » La technique utilisée est simple : de gros jerricans remplis d’air sertis dans une coque de béton s’enfoncent d’un peu moins d’un mètre sous la surface. Ils offrent à l’architecte un ponton parfaitement équilibré d’environ 100 m2 sur lequel sa créativité peut s’exprimer en s’affranchissant des contraintes des structures flottantes habituelles. Pour rendre l’ensemble encore plus stable, la maison des Boersma n’est pas amarrée à la terre ferme comme une péniche à son quai, mais elle coulisse le long de pilotis profondément enfoncés sous l’eau. En cas d’inondation, elle peut ainsi s’élever de plusieurs mètres sans danger, le ponton qui la relie à la terre restant mobile comme une échelle de coupée.

Le quart des Pays-Bas sont en dessous du niveau de la mer. Un sacré argument de vente dans un pays particulièrement vulnérable à l’élévation du niveau de la mer. Les bouleversements climatiques ? « Nous en avons entendu parler, raconte Germ. Mais ce n’est pas cela qui nous a fait venir ici. J’ai besoin de vivre à proximité de l’eau. J’apprécie le calme, la lumière, l’espace. Et j’ai toujours rêvé de pouvoir amarrer un bateau à ma maison… » Pétra renchérit : « Et tant mieux si, en plus de nous offrir cette qualité de vie, notre maison résiste aux inondations ! » Depuis toujours, les Néerlandais entretiennent avec l’eau des rapports complexes. « Dieu a créé la Terre, nous avons créé les Pays-Bas », affirme un vieux dicton de ce peuple du Nord qui a façonné son territoire d’une empreinte sans équivalent dans le monde. Entre terre et mer, le pays se confond avec le delta du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut. L’eau est partout : un cinquième de ses 41 526 km2 est occupé par des lacs, des cours d’eau, des brasde mer. Près du quart du territoire se situe en dessous du niveau de la mer, dont Amsterdam. Protégées par des digues gigantesques, ces régions vulnérables abritent 60 % de la population ! Les Néerlandais sont plus résolus à apprendre à vivre avec l’eau plutôt que la museler toujours plus. « Au lieu de se construire contre la mer, le temps est venu de se construire avec la mer », résume Dennis Meerburg, chargé de promouvoir les logements aquatiques dans une entreprise de travaux publics.

Face aux risques liés à l’eau, les mentalités évoluent. Depuis qu’ils ont acheté leur maison, Pétra et Germ ont réalisé un album de photos et de coupures de presse qui parlent de leur aventure immobilière. Construite à pied sec sur un chantier naval près d’Amsterdam, leur maison a été mise à l’eau tel un navire, en leur présence. Son transfert à Leeuwarden a duré 25 heures. Quelques heures avant son arrivée à destination, les Boersma sont allés à sa rencontre avec leur bateau. « C’est étrange de voir sa maison traverser la campagne en flottant sur les canaux,avait murmuré Germ, ému. Les architectes anticipent déjà le jour où il sera possible de déménager d’un bout à l’autre du pays sans changer de murs. Ils planchent aussi sur des projets de villas flottantes pivotantes, qui permettraient d’orienter terrasses et balcons en fonction de l’ensoleillement sans avoir à toucher aux parasols… En attendant ces maisons flottantes de seconde génération qui verront le jour avec d’ambitieux projets résidentiels sur l’eau, Rudmer continuera longtemps à prendre le ponton-terrasse pour un plongeoir olympique...
texte ¬ Guy-Pierre Chomette
photos ¬ Éléonore Henry de Frahan

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