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Les Couleurs de Holi

La seule évocation de ce nom fait naître un sourire sur le visage de tout Indien, car c'est de loin la fête la plus débridée du calendrier hindou. Ancienne célébration agraire, Holi a conservé de son lointain passé de bacchanale printanière, le goût des excès et des sous-entendus grivois. Iconoclastes, ces festivités brisent les tabous et les conventions, en inversant les rôles rigidement fixés par la société de castes. Plongée dans l'ambiance haute en couleurs de cette parenthèse enchantée.

La fête célébrée dans toute l’Inde du Nord dure généralement deux jours. Les réjouissances à proprement parler commencent le second jour, baptisé dhulheti. C'est alors l’apothéose. Dans tous les villages et petites villes de cette région, des foules énormes se rassemblent devant les temples. Depuis les toits et les étages des maisons, les habitants lancent des poignées de pigments sur les passants, qui rétorquent et badigeonnent leurs voisins. Des nuages verts, jaunes, rouges, mauves et bleus se répandent dans l’atmosphère. Hommes et femmes, méconnaissables sous cette pluie de couleurs, ressemblent à des personnages de contes de fées perdus dans un décor irréel. Devant le parvis des temples, dans une nuée polychrome, les fidèles honorent la Krishna, mains levées, esquissant le très beau geste du namaste avec leurs paumes jointes. Il règne au sein de cette foule une atmosphère empreinte de gaieté bruyante et de dévotion intense. Dans ce curieux mélange de déchaînement et de recueillement, la joie est palpable.


La Lutte des castes.
Et pour cause. Lors de cette fête, nul ne doit s’offusquer d’être chahuté ou rhabillé en arc en ciel, exception faite des personnes âgées. Holi est considérée comme la fête des shudras, ces Indiens de caste inférieure qui forment la majorité de la population hindoue. Les shudras, souvent opprimés, couvrent de pigments les Hindous des plus hautes castes, parfois dans un flot d'insultes, renversant ainsi les rôles. Le temps d’une fête, l’ordre social, la hiérarchie et le pouvoir établis sont sapés, comme l'indique le principal adage de la fête : « le tyran est tyrannisé et le seigneur est rabaissé ». Cette inversion des rapports de force s'applique également aux femmes, habituellement calmes et dociles. Lorsqu'elles entrent dans le jeu, elles se défendent bec et ongles, malmènent les hommes à grands renforts de bâtons et de poudres colorées. Celles qui osent s’aventurer à l’extérieur sont souvent la cible de plaisanteries grivoises et d’attouchements plus ou moins osés. Car la « folie d’Holi » débouche parfois sur une certaine permissivité et licence sexuelle. En effet, les Hindous célèbrent non seulement la victoire du bien sur le mal, mais aussi les jeux amoureux de Krishna, considéré par les Hindous comme le protecteur des pauvres. Frivolité, insouciance... l'extrême hiérarchisation de la société s’estompe sous une averse de couleurs vives.


La peau de Krishna. Selon le Bhagavata Purana, le dieu Krishna, huitième manifestation de Vishnou serait né à Mathura. Pour les krishnaïtes fervents ou bhakta, Holi commémore les badinages de Krishna, le divin adolescent, avec les gopi (jeunes gardiennes de vaches). Selon une légende populaire, Krishna déplora un jour, devant sa mère, le fait d’être doté d’une peau sombre qu’il comparait non sans gêne au teint clair de Radha, son amante. La mère du jeune dieu enduisit alors le visage de Radha de poudre vermillon, inaugurant ainsi le jeu des couleurs. Aussi, pendant plusieurs jours d’affilée, des processions, accompagnées de danses populaires, se rendent dans les nombreux temples du Braj Bhoomi dédiés à Krishna. Les bumb, énormes tambours, rythment les chants de Holi ou rasiya, célébrant l’amour éternel de Krishna et de Radha. Ils sont fréquemment interrompus par les participants qui hurlent à l’unisson les noms de Radha et Krishna : « Shri Radha !» « Shri Krishna !».


United Colors. Jadis les Indiens utilisaient des couleurs végétales, censées posséder des vertus médicinales. Aujourd’hui, les couleurs sont presque toutes chimiques... et parfois toxiques : elles peuvent provoquer des allergies, des intoxications et endommager l’épiderme. Mais les jeunes se livrant à ces joutes chromatiques ne semblent guère s’en soucier. Et s’enduisent le corps avec une énergie et un enthousiasme toujours intacts. En mars, mois qui marque le début de l’éphémère printemps indien, il fait déjà très chaud. Pour étancher leur soif, les participants absorbent de grandes rasades de thandai, un cocktail rafraîchissant. Sous sa forme officielle, il s'agit d'un mélange d’eau, de lait, d’amandes, de pétales de rose, de graines de pavots, de cardamome et d’anis. Mais les jeunes Indiens ajoutent souvent une forte dose de bhang (décoction de feuilles de marijuana pilées) ou de l’alcool. La fête ne dure jamais trop longtemps fin de matinée ou en début d’après-midi, les groupes commencent à se disperser ; les jeunes rentrent chez eux, parfois en titubant, afin de récurer énergiquement les traces de tout débordement... Les pigments nettoyés laissent alors apparaître les vrais visages des shudras, qui retrouveront leur place tout en bas de l’échelle de la société indienne.
 

Texte ¬ Carisse Busquet
photos ¬ Bruno Morandi/LightMediation
 

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