Sous le Volcan : Interview avec Guy Cassiers
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Les théâtres et les journaux bruissent depuis quelques temps de mille spéculations. Et pour cause! Guy Cassiers s'attaque au chef-d'œuvre littéraire de Malcolm Lowry, Au dessous du Volcan. Depuis des semaines, le Flamand peaufine sa nouvelle création dans le plus grand secret. Entre deux répétitions, il nous a pourtant dévoilé son projet.
LM : Pouvez-vous brièvement présenter Sous le Volcan? Quel en est le propos ?
GC : C'est histoire d'un consul britannique qui habite à Mexico juste avant la seconde guerre mondiale. On le découvre alors qu'il est en train de perdre tous ses idéaux et noie son désenchantement dans l'alcool. Par ailleurs on suit la relation amour-haine qui unit ce consul, Geoffrey Firmin, à son ex-femme Yvonne. Elle le rejoint au tout début de l'intrigue pour renouer avec lui une dernière fois. Mais ce n'est pas le véritable propos de Au-dessous du Volcan, ce magnifique livre de Malcolm Lowry. La réalité qu'il donne à voir dans son roman est toute à la fois sociale, politique et psychologique. Il y a une forte dimension poétique et métaphysique dans l'ouvrage.
LM : C'est à dire?
GC : Le livre de Lowry pose une question centrale: qu'est ce que l'être humain est capable de faire à son niveau? Il interroge sur la manière dont chacun peut agir sur la situation sociale, politique ou artistique qui l'entoure. Et en cela cette pièce est une contribution majeure à la littérature et à l'art de manière générale. Pour moi, ce livre relève plus de la poésie que du roman. L'histoire se déroule pendant la journée des morts en 1938. C'est une période, juste avant la guerre, où tous les idéaux politiques se fissurent, les repères se perdent et le clash des cultures s'agrandit. A travers les yeux du consul, on assiste à cette décomposition de la civilisation. La situation en Europe menace à chaque instant d'exploser, comme le volcan qui surplombe la ville, au Mexique. Face à ce constat, les personnages espèrent que quelqu'un ou quelque chose viendra inverser le cours de l'histoire. Ils en rêvent, et en même temps, ils ne conçoivent pas que cela puisse venir d'eux. Ils ne voient pas comment ils pourraient agir en tant qu'individus isolés. Progressivement, ils perdent le contrôle. C'est une dimension très présente, le contexte politique se noue sans cesse à la trajectoire des personnages. Il prend par exemple un écho particulier chez le consul, dans la mesure où il voit également sa vie basculer en cette journée symbolique de la fête des morts. Et il souffre de ne rien pouvoir faire. Son petit frère, par contre, continue à croire en son rôle de journaliste. Il reste persuadé qu'il pourra aider le monde à se relever.
LM : Avec cette pièce, vous vous mesurez une fois de plus à un monument de la littérature internationale. Qu'est-ce qui a motivé votre choix?
GC : Ce roman de Malcolm Lowry est évidemment un livre très important. Non seulement pour la beauté de la prose, car, selon moi, il s'agit d'un véritable hommage à la langue, mais aussi parce que Lowry a exploré de nouvelles possibilités pour écrire un roman. Ce livre est construit de manière très singulière. Il s'entame sur la description d'une situation très anecdotique pour doucement glisser dans le monde intérieur du personnage principal. Bien sûr, l'intrigue est passionnante et elle nous dit beaucoup sur les situations familiales, l'alcoolisme, les tensions sociales. Mais en même temps, sa particularité est de nous faire entrer dans la tête des différents personnages. Et par là même, Lowry a créé un nouveau langage qui joue sur la subjectivité, et sème le trouble sur la véracité des choses. On ne sait jamais trop si l'on est dans des divagations hallucinatoires ou dans le réel. Mettre en avant et rendre tangible le point de vue interne des protagonistes, c'est quelque chose qui me passionne et que j'ai déjà beaucoup travaillé dans des productions antérieures. Donner beaucoup d'images et d'éléments sensoriels, que le spectateur doit ensuite assembler d'une manière qui lui sera propre. Pour moi, c'est très important que le public ne soit pas seulement en position de voyeur mais qu'il partage les états d'âme des personnages sur scène. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai été séduit par ce roman.
LM : Ce doit être très particulier d'adapter un roman fleuve comme celui-ci. Comment avez-vous travaillé?
GC : C'était une collaboration passionnante et merveilleuse avec Josse de Pauw pour transformer le roman en une pièce de théâtre et en faire ressortir l'essence. Car adapter un roman, ce n'est pas seulement réduire le texte ou le transposer dans l'espace du théâtre. C'est trouver la manière la plus juste d'en tirer une performance. C'est se demander comment rester fidèle au texte, à sa structure, à son rythme, à son esthétique. Nous avons ainsi pris contact avec une équipe à Mexico pour nous rendre exactement sur les lieux où Malcolm Lowry s'est rendu pour écrire son roman. Ce fût une aventure passionnante que d'aller ainsi sur les pas de l'auteur. Ce travail préliminaire va être très important sur sur scène. Nous y avons en effet filmé de nombreuses images là-bas pour les projeter derrière les acteurs et reproduire le contexte d'écriture de Lowry. Par ailleurs, nous avons aussi beaucoup utilisé la vidéo pour rendre compte des allers-retours incessants du livre entre les faits ou le réel et le point de vue du personnage, son vécu, son ressenti. J'espère que la combinaison de ces images brouillées, de la lumière, du son et du jeu des acteurs va produire la même impression que le roman : cette sensation que l'on entre progressivement dans la tête du consul, que l'on s'imprègne de son univers intérieur, que l'on semble toujours à la frontière de l'hallucination.
LM : Justement, vous évoquez l'importance de la vidéo dans la pièce. Elle est un élément de décor important mais vous semblez indiquer qu'elle est aussi un acteur à part entière: elle délivre des images qui se confrontent les unes aux autres, ou qui amendent ce qui se trame sur la scène. Comment ça se passe concrètement? Quelle place ont les comédiens dans ce dispositif?
GC : En effet, mis à part une dizaine d'écrans, le plateau est presque nu. Tous ces ingrédients vidéo ont été réunis avant les premières répétitions, de sorte que les comédiens ont pu travailler avec cet environnement particulier. Ils ont commencé par tout visionner. Cela leur a permis de mieux cerner ce qu'ils pourraient utiliser, ce qui allait se passer autour d'eux. Nous avons ensuite cherché à établir une interaction entre leur jeu et les films. Mais cette interaction ne sert pas à illustrer les choses. Par exemple, l'alcool est un élément très important de la pièce. Je n'ai pas voulu que le personnage principal boive sur scène et que la vidéo suive le mouvement et s'arrête sur le verre dans sa main. Non, la vidéo sert surtout à décharger les acteurs des faits objectifs et des anecdotes qui constituent l'intrigue. Je leur ai demandé de se concentrer uniquement sur l'aspect psychologique, de chercher la profondeur de leur interprétation. Ils n'ont pas un jeu illustratif. Ils donnent des informations et révèlent des choses que le spectateur devra ensuite rapprocher de ce qu'il a appris d'autre (vidéos, son..) pour les combiner et créer du sens. L'ensemble forme un tout, une sorte de film qui n'aurait pas encore été monté. Vous avez tous les rushs, toutes les séquences mais c'est au spectateur de les assembler. Et cela correspond à un des thèmes du livre. Le cinéma est récurrent dans sous le volcan, par petites touches. Il y a par exemple un des personnages qui est un acteur déchu de Hollywood...
LM : Que pouvez-vous nous dire des personnages?
GC : Les quatre acteurs qui se trouvent sur scène sont des comédiens formidables. On retrouve bien sûr le consul, Goeffrey Firmin, mais aussi son voisin. C'est lui qui relate ce qu'il s'est passé ce jour-là, quelques années après. Il contrôle les outils sur scène, c'est une sorte de chef d'orchestre, une sorte de guide extérieur qui commente l'histoire et est identifiable au public. On trouve également l'ex-femme du consul qui tente une dernière fois de sauver leur couple. Et enfin le frère du consul qui est correspondant de guerre. C'est une personne très ambitieuse mais en même temps parfaitement impuissante. Pour le reste, tout est vide. C'est très intéressant à travailler ces personnages avec les comédiens, car au fur et à mesure, ils perdent en «physicalité», on ne perçoit plus d'eux que leur état d'âme, leurs craintes, leurs frustrations, leurs pensées. Nous avons essayé de rendre ça dans la mise en scène.
LM : On a parlé de l'interaction entre les acteurs et la vidéo, mais quelle place accordez vous au texte à proprement parler?
GC : Mais c'est une place centrale! Je pense que les gens qui verront la pièce fileront le lendemain dans une librairie pour s'acheter le livre, s'ils ne l'ont pas déjà. Car nous reprenons le texte avec beaucoup de respect. Ainsi, nous suivons la division du livre en 12 chapitres dans la composition de la performance. Nous respectons le texte bien au delà des seuls dialogues (tous extraits du livre , ndlr), car selon moi, si l'on s'était contenté de reprendre tels quels les dialogues, on serait passé à côté du véritable sens du livre. C'est un roman qui repose avant toute chose sur les pensées des personnages, et nous avons voulu transcrire ça.
LM : Vous vous êtes attaqué à une grande diversité d'écriture et notamment à beaucoup d'écrivains qui ne sont pas des auteurs dramatiques. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce travail?
GC : Il ne faudrait pas croire que je n'aime pas la littérature dramatique. Pour moi, il n'y a pas trop de différences entre un roman et une pièce de théâtre, sinon que le premier est plus propice à l'innovation scénique. En effet, on peut tout à fait travailler un texte hors de ses dialogues. Il y a là selon moi un potentiel inexploré que j'ai vraiment envie de développer. Ce n'est pas seulement le texte et les mots qui déclenchent l'envie d'en tirer une adaptation, c'est aussi sa forme, son rythme, sa construction. Le théâtre et la littérature dramatique sont beaucoup plus balisées selon moi. Quand vous vous attaquez à Shakespeare, vous vous inscrivez dans toute une tradition de mises en scène. Et les gens qui viennent voir cette pièce s'attendent à quelque chose. Ce n'est pas que je ne veux pas me prêter au jeu, c'est plutôt que je trouve dans d'autres formes d'écriture une liberté plus grande. Et puis c'est véritablement grisant cette impression de créer quelque chose de toutes pièces, d'essayer de traduire fidèlement tous les sens d'une œuvre, de rendre compte de ses spécificités. Enfin, c'est toujours l'occasion d'un dialogue passionnant avec les comédiens et artistes qui participent à ce projet. Et c'est quelque chose qui me tient à cœur ce travail collectif, ces échanges avec les comédiens. Tout comme ceux qui ont lieu avec le public après la représentation.
LM : Ces choix ne s'expliquent-ils pas également par votre parcours? Vous n'avez jamais reçu de formation théâtrale et êtes... plasticien.
GC : Bien sûr, évidemment, ça joue énormément! J'essaye toujours d'aborder un texte par différents points de vue: sa musicalité, ses différentes significations, ses strates, sa construction... tous ces éléments, je les prends en compte. Ils se cristallisent en une seule question: comment rendre compte du contenu d'un texte le plus fidèlement possible, comment en faire sortir l'essence? Donc on déconstruit le texte complètement et on le recompose à travers les différentes disciplines qui apparaissent sur scène: la vidéo, le jeu, la musique, les lumières, les voix... Avec toujours le souci de faire comprendre clairement au public pourquoi on a retenu ces médiums-là.
LM : La guerre ou la menace d'une destruction sont des thèmes récurrents dans votre travail. Comment expliquez-vous cela?
GC : Nous vivons actuellement une période de profondes transformations politiques. On sent une grande peur, un sentiment d'impuissance, des réactions ancestrales qui me passionnent. On a toujours violemment peur de ce que l'on ne connait pas, l'effacement des liens et repères traditionnels produisent des crispations fortes. Les gens ne savent pas comment s'adapter à une nouvelle situation. C'est une forme d'isolement, de solitude face aux grands changements de la société qui m'intéresse profondément. Tout comme la capacité des individus à réagir à leur environnement. Comment les gens tentent-ils de survivre alors qu'ils ont perdu leurs idéaux? Cette question me taraude.
LM : Après Sous le volcan, vers quoi pensez-vous vous orienter?
GC : A la fin de l'année, je me lance dans un nouveau projet d'envergure, à savoir une adaptation de L'homme sans qualités de Musil. Cela va certainement prendre la forme d'une trilogie et elle sera en gestation dans les trois ans qui viennent. Parallèlement, on m'a proposé de m'attaquer à l'opéra de Wagner Der Ring des Nibelungen (L'Anneau du Nibelung) à la Scala de Milan. C'est également un travail de grande ampleur car cela se déclinera en 4 performances. Tout cela risque de m'occuper pendant trois ou quatre ans également. Bref, je ne manque pas de travail. Ce sont deux projets gigantesques qu'il me tarde de commencer!
Propos recueillis et traduits de l'anglais par Judith Oliver

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